Milad Doueihi (Sorbonne) au Digital Banquet de DMC et BAM
"Il faut absolument éviter d’envisager l’intelligence d’artificielle comme Hollywood."
Pour la troisième édition du Digital Banquet, les organisateurs avaient invité un orateur inattendu. Milad Doueihi est titulaire de la chaire d’humanisme numérique à l’université de Paris-Sorbonne. Il aborde le digital sous un angle très original, comme nous avons pu le constater lors de l’entretien qu’il nous a accordé.
Quand il est question d’une collaboration entre la Belgian Association of Marketing et le Digital Masters Club, on pense automatiquement aux technologies avancées ou à d’autres prouesses virtuelles. Or, ce n’est pas le cas pour cette édition du Digital Banquet organisée dans le cadre enchanteur et paisible de la Chapelle musicale Reine Élisabeth à Waterloo, où l’intervenant était un spécialiste en « humanisme numérique ». Milad Doueihi s’est adressé pendant une petite heure à un auditoire tantôt très concentré, tantôt sceptique, tantôt arborant un sourire indulgent. Dans tous les cas, nul doute que les propos de Doueihi ont donné matière à réflexion.
Au terme de son exposé, nous avons encore pu nous entretenir avec lui sur différents thèmes, abordés ou non lors de sa présentation. Un aperçu.
Au cours des dix-huit derniers mois, des concepts tels que fake news, brand safety et viewability ont été sur toutes les lèvres. Vous y attendiez-vous ?
En tout cas, cela ne me surprend pas. Ce qui m’étonne, par contre, c’est la réaction des gens. Nous avons bien du mal à nous confronter à la vérité aujourd’hui. Celle-ci est désormais subordonnée à l’évolution numérique, un fait que nous pouvons difficilement accepter.
Pour moi, il ne s’agit pas tellement de savoir si quelque chose est vrai ou non. Ce que certains États ou marques ont fait, c’est exploiter ce qui nous était familier.
Si nous sommes d’accord pour dire que c’est là-dessus que porte le débat, la question qui se pose alors est celle de la confiance. Comment pouvons-nous faire confiance au digital quand on voit tout ce qui se passe sur Internet ? On fait face à une nouvelle réalité. Si le grand public a pris du temps avant d’appréhender celle-ci, il s’agit par contre d’un débat clos depuis bien longtemps à la télévision et à la radio, par exemple. Souvenez-vous de la pièce radiophonique d’Orson Welles dans les années 1930 qui avait fait souffler un vent de panique à travers les États-Unis…
Vous êtes philosophe et historien des religions. Quel lien voyez-vous entre la religion et le numérique ?
Un aspect intéressant des religions monothéistes est la façon dont l’identité est structurée : l’individu fait face à son « créateur ». Dans le monde digital, on assiste à une situation à la fois semblable et différente. Ce qui est sûr, c’est qu’il a changé le regard que nous portons sur notre identité. En effet, nous laissons des traces en ligne et nous avons parfois l’impression de n’être qu’un amas de données. Qui plus est, grâce au numérique, le corps humain est devenu accessible et compréhensible pour tout un chacun, alors qu’il était auparavant le domaine des spécialistes et des médecins. Notre façon d’observer l’homme du point de vue digital a quelque chose de religieux.
Vous êtes un citoyen du monde : né au Liban, vous avez étudié aux États-Unis et enseignez depuis quelques années à Paris. Ce parcours explique-t-il votre intérêt pour le monde numérique ?
Le monde se numérise, mais devient aussi une interface, et c’est cette seconde évolution qui m’intéresse. La peau se convertit en interface lorsqu’on y introduit une puce... Mais je ne saurais dire si mon passé y est pour quelque chose.
Deux thèmes très discutés actuellement sont l’intelligence artificielle et l’Internet des objets. Comment ces réalités vont-elles évoluer selon vous ?
On fantasme beaucoup sur l’intelligence artificielle. Il s’agit d’un concept qui suscite de nombreuses réactions. Je pense qu’il faut définir clairement de quoi on parle. Certaines formes relèvent de l’apprentissage automatique (machine learning). Il s’agit d’applications intéressantes qui s’avéreront certainement utiles.
Ce qui retient surtout mon attention, c’est la forte évolution de la notion de connaissance. Autrefois, la connaissance était le propre de l’homme. Aujourd’hui, elle peut aussi être produite par une machine sans que celle-ci soit commandée par un être humain. Cela va entraîner d’importants bouleversements. Comment ? Je ne sais pas.
Ce qu’il faut absolument éviter, c’est d’envisager l’intelligence d’artificielle de la même façon que Hollywood. Le cinéma nous montre des inventeurs créant des machines apprenantes qui imitent ensuite leurs créateurs pour finir par vouloir les détruire... Des scénarios qui rapportent beaucoup d’argent à l’industrie hollywoodienne, mais qui sont purement fantaisistes.